Avec amusement, voire agacement, j'entends ou je lis parfois, comme ici, des personnes qui affirment leur rejet catégorique des mots se finissant en "-isme". Anti-conformisme ? Négativisme ? Quelles que soient leurs motivations, j'accueille leur propos avec scepticisme.
Je conçois aisément que l'on cherche à prendre ses distances avec, par exemple, le despotisme, le fascisme, le fondamentalisme, l'intégrisme, le nazisme, le racisme, le terrorisme ou le totalitarisme.
Après tout, en tant que partisan du libéralisme, j'ai moi même dans ma boutique des petites horreurs antilibérales un lexique assez fourni : collectivisme, constructivisme, corporatisme, dirigisme, égalitarisme, étatisme, fiscalisme, immobilisme, interventionnisme, jacobinisme, planisme, protectionnisme.
Nul doute que mes adversaires politiques, présents dans les rangs de l'altermondialisme, du communisme, du conservatisme, du nationalisme ou du socialisme, disposent aussi de leur propre glossaire idéalement polyglotte, plurilinguisme oblige à l'heure de la "méchante mondialisation libérale".
D'autres chapelles préfèreront s'élever par rapport à la religion : athéisme, bouddhisme, christianisme, islamisme, judaïsme, protestantisme, etc. Chacun son truc, ne péchons pas par sectarisme !
Pourtant, derrière - enfin, plutôt devant - ce suffixe se cachent une variété de mots qui ne sont pas toujours des maux et une diversité de lexèmes qui voudraient bien qu'on les aime : altruisme, charisme, humanisme, journalisme, pragmatisme, professionnalisme...
Pourquoi tant de haine à l'égard des pratiquants de l'athlétisme, du culturisme (sauf à n'y voir qu'une forme de narcissisme), du modélisme, du nautisme, du nudisme (sauf à n'y voir qu'une forme d'exhibitionnisme), du syndicalisme (sauf à n'y voir qu'une forme d'obstructionnisme) ou du tourisme (sauf à n'y voir qu'une forme d'exotisme) ?
A quoi bon s'acharner également sur cette désinence quand elle contribue à désigner le nanisme, le paludisme, le rhumatisme, le saturnisme ou le somnambulisme ? Je laisse le soin (si je puis dire) aux principaux intéressés de juger de cette antipathie verbale.
Quand les mots en "-isme" font allusion à une doctrine, un dogme, une idéologie, une philosophie, le prisme de chacun rendra illusoire l'absence de parti pris, à moins de considérer, non sans un certain relativisme, que toute opinion se vaut et que, par voie de conséquence, aucune ne mérite la critique. Resterait-il alors à la politique, lieu de confrontation des convictions, des principes, des valeurs, une quelconque raison d'être ?
Vous l'aurez compris. Cette position à l'emporte-pièce n'emporte en tous cas pas mon adhésion. Même les soubresauts actuels du capitalisme, sans commune mesure avec les tourments passés du communisme, ne sauraient justifier un tel séisme lexical mettant à sac ou dans le même sac tout vocable embouté d'un "isme".
En conclusion, je crains fort que cette répulsion linguistique sans discernement ne renvoie à ses messagers que l'image du simplisme.
